Un lac qui n’a pas toujours existé : petite histoire d’un « faux naturel »

Situé dans le Pays d’Auge, entre les bocages vallonnés du Calvados et la ville de Pont l’Évêque, le lac du même nom est aujourd’hui une étape prisée des amoureux de nature, d’activités nautiques ou de balades paisibles. Mais peu l’imaginent : ce vaste plan d’eau de 56 hectares n’est pas né des caprices de la géologie, ni du hasard. Son histoire, au contraire, illustre parfaitement la manière dont les hommes ont modelé leur environnement pour répondre à de nouveaux besoins au XXe siècle.

L’idée d’aménager un grand lac artificiel dans cette vallée n’a que quelques décennies. Avant sa création, le paysage était constitué essentiellement de prairies inondables, de haies et de méandres de la Touques et de la Calonne, deux rivières à la confluence desquelles le projet allait prendre forme.

Pourquoi créer un lac ? Les enjeux cachés derrière l’aménagement

Les années 1960 en Normandie sont marquées par une profonde transformation rurale : la population agricole décline, tandis que l’attrait pour le tourisme, les loisirs verts et la protection contre les crues grandit. L’idée d’un « plan d’eau » à Pont l’Évêque s’impose alors pour plusieurs raisons :

  • Réguler les inondations : la vallée de la Touques subit au fil des siècles d’importants débordements, causant des dégâts réguliers à la ville, aux terres agricoles, et aux voies de communication. Un lac pourrait servir de bassin de retenue.
  • Sécuriser l’alimentation en eau : dans une région où l’agriculture et l’essor urbain réclament des ressources fiables, la création d’une réserve représente un atout jugé stratégique.
  • Développer l’attractivité touristique : avec la proximité de la Côte Fleurie (Deauville, Trouville, Honfleur), les élus parient sur un espace récréatif pouvant dynamiser l’économie locale, séduire de nouveaux visiteurs et proposer de nouvelles activités au cœur de la nature.

Ce triple objectif (protection, développement, loisirs) transparaît dans les documents administratifs de l’époque, consultables notamment aux Archives départementales du Calvados.

Les étapes de la création du lac : chronologie et chantiers

Des premiers plans aux travaux titanesques

  • 1967 : la décision est prise C’est à la suite des inondations catastrophiques de février 1967 à Pont l’Évêque (voir "Ouest-France", édition du 7 février 1967), que l’urgence de mieux maîtriser la Touques devient évidente. Un projet d’aménagement global de la vallée est mis sur la table par la préfecture du Calvados.
  • 1968-1970 : études et acquisitions L’Établissement Public Territorial du Bassin de la Touques conduit des études hydrologiques, cartographiques et biologiques. Parallèlement, la collectivité acquiert, non sans difficultés, les terrains agricoles destinés à être inondés.
  • 1970-1972 : lancement des chantiers Les premiers coups de pelleteuse sont donnés en 1970. Les travaux principaux sont la réalisation de la digue principale, la construction d’écluses, le modelage du fond du futur lac, et la création d’un chenal d’alimentation et d’évacuation.
  • Avril 1972 : mise en eau officielle Au printemps 1972, la digue est achevée. La mise en eau commence, et le niveau atteint rapidement celui prévu (source : Mairie de Pont l’Évêque, dossier patrimoine lacustre).
Date Événement clé
1967 Déclenchement du projet, inondations majeures
1968-1970 Études préalables, acquisition foncière
1970-1972 Travaux de terrassement et digue
Avril 1972 Mise en eau du lac de Pont l’Évêque

Des chiffres pour comprendre l’ampleur du chantier

  • 56 hectares de surface inondée — soit plus de 75 terrains de football !
  • 10 à 12 mètres de profondeur maximale en certains points
  • Un volume de rétention estimé à 2,8 millions de m³ d’eau
  • Environ 150 ouvriers mobilisés au plus fort des travaux

Ces dimensions imposantes expliquent que le lac soit le deuxième plus grand plan d’eau intérieur du Calvados après celui de Rabodanges.

Anecdotes et mémoires des riverains : le lac vu de l’intérieur

Derrière ces grands travaux, la mémoire collective conserve des témoignages marquants.

  • La disparition du « Bief aux Canards » : jusqu’à la fin des années 1960, un petit bras mort de la Touques, bordé de saules et terrain de pêche très couru, disparaît sous les eaux. Certains habitants regrettent longtemps ce coin secret, tandis que d’autres découvrent la joie du canotage sur un lac tout neuf.
  • Les maisons « sacrifiées » : quelques bâtisses isolées et installations agricoles, expropriées, laissent place au plan d’eau. Plusieurs familles doivent quitter leur terre familiale, non sans amertume, comme le rappelle l’ancien maire interrogé par "La Renaissance - Le Bessin" en 2002.
  • La faune et la flore bouleversées, puis enrichies : les premiers mois, la surface change d’aspect à chaque saison : bancs de sable, broussailles et arbres morts émergent parfois à la surface. Mais dès la fin des années 1970, canards colvert, cygnes tuberculés et martin-pêcheurs s’installent définitivement.

Usages du lac hier et aujourd’hui : mission accomplie ?

Près de 50 ans après sa création, le Lac de Pont l’Évêque affirme chaque année un peu plus ses différents usages.

Un régulateur hydraulique toujours essentiel

  • Le service de la DDTM du Calvados souligne que le lac joue toujours le rôle de bassine tampon en cas de crue automnale ou printanière. Les inondations historiques de 1999 ou 2015, bien que moins violentes que par le passé, ont été en partie contenues grâce au fonctionnement du système d’écluses.

Un espace pêche reconnu et surveillé

  • Le lac compte parmi les plus beaux parcours de pêche du département. Carpes, carnassiers et perches agrémentent les prises, et l’Association de Pêche de la Touques assure la préservation des milieux.

Des loisirs nautiques en plein essor

  • Dès 1975, le Centre Nautique ouvre ses portes : voile, canoë, paddle, aviron, ski nautique. Aujourd’hui encore, le lac accueille clubs, scolaires, et vacanciers en recherche de grand air (« Normandie Tourisme », fiche lac Pont l’Évêque).

Un patrimoine naturel et paysager atypique

  • Depuis la mise en place d’un sentier d’interprétation (2018), plusieurs espèces protégées sont signalées sur les berges : menthe aquatique, mégaphorbiaie, héron cendré, libellules rares (Observatoire Régional de la Biodiversité).

Un lieu de mémoire, miroir d’une époque

  • Le site fait désormais l’objet d’études universitaires sur les transformations paysagères et les enjeux de l’eau en territoire rural : il symbolise la capacité des élus et des habitants à inventer de nouveaux équilibres entre patrimoine, écologie et confort de vie.

Lac de Pont l’Évêque : à la croisée des époques et des usages

Le Lac de Pont l’Évêque est un paysage « inventé » à une période charnière du XXe siècle. Construit à la fois pour répondre à des urgences environnementales, des espoirs de développement touristique et à la modernité d’une région rurale, il a rapidement évolué en un patrimoine vivant, approprié autant par la nature que par ses usagers.

L’histoire de ce lac, loin d’être figée, invite à lire autrement les traces du passé qui émergent encore sur ses rives. Observer la lumière sur l’eau, surprendre les hérons, suivre les histoires de pêcheurs ou d’anciens paysans, c’est renouer avec le sens et la mémoire d’un territoire qui a su transformer une contrainte (l’eau, la crue, la gestion du vivant) en force d’attraction et en richesse partagée.

Sources :

  • Archives départementales du Calvados, série W et dossiers urbanisme
  • Ouest-France, 7 février 1967 : Crue de la Touques
  • Mairie de Pont l’Évêque, Dossier patrimoine lacustre
  • La Renaissance – Le Bessin, juin 2002 : témoignages d’anciens riverains
  • Normandie Tourisme, fiche Lac de Pont l’Évêque
  • Observatoire Régional de la Biodiversité, 2021
  • DDTM Calvados, rapport annuel sur le bassin de la Touques

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