L’eau comme creuset de légendes : origines et transformation du Lac

Une création récente… qui s’enracine dans l’imaginaire ancien

Le Lac de Pont l’Évêque, contrairement à de nombreux lacs français n’est pas d’origine naturelle, mais humaine : il fut créé en 1972 par la mise en eau de la vallée du pré du Moulin Neuf, dans le but de réguler les crues de la Touques (SAGE Touques). Pourtant, les habitants de la région parlent souvent du site comme d’un “lac ancestral”, preuve que, même récent, il s’est fondu dans la mémoire locale.

Avant sa création, le site était essentiellement composé de prairies humides, parsemées de petits étangs. Les récits populaires évoquent alors la “mare du Diable”, un gouffre naturel qui, selon la légende, n’avait pas de fond. Il n’existe aucune trace écrite ancienne de cette légende, mais elle a prospéré oralement chez les anciens, témoignant de ces peurs paysannes liées à l’eau profonde et mystérieuse, bien avant la transformation du site.

Légende de la Vierge et de l’anguille argentée

Une autre histoire, moins connue, rapporte l’apparition d’une Vierge lumineuse près des anciens marais de Canapville lors d’une grande inondation à la fin du XIXe siècle. La sauveuse aurait, selon ce récit, permis aux habitants de retrouver, au lever du jour, une “anguille argentée” géante qui les guida jusqu’à la terre ferme. Ce conte, aux antipodes du registre “diabolique” de la mare du Diable, illustre la richesse symbolique qui entoure les eaux stagnantes de la vallée, oscillant entre crainte et espoir.

Souveraineté disparue : le lac, théâtre des luttes et révoltes du pays d’Auge

Le droit d’usage du “glanage au bord de l’eau”

Plus que de simples histoires fabuleuses, le lac et ses abords ont aussi été le cadre de coutumes bien réelles. Au XIXe siècle, il n’était pas rare de voir s’opposer petits propriétaires, paysans sans terres et nobles locaux pour le “droit de glanage” : chacun s’efforçait d’avoir accès aux bords de la Touques pour y récolter des joncs, pêcher l’écrevisse ou laisser paître les bêtes sur les berges communales (Archives Départementales du Calvados).

Si ces conflits n’ont pas la portée épique d’une guerre, ils ont durablement marqué les récits locaux, comme en témoignent les carnets de mémoire collectés auprès des anciens dans les années 1980. On y retrouve les échos des grandes sécheresses de 1921 ou de 1949, où “le fond de la vallée craquait sous les sabots”. Les rivalités de voisinage autour de la ressource en eau, des droits de pêche ou de coupe du roseau alimentaient alors de nombreux contes villageois.

De la guerre de Cent Ans à l’occupation : l’eau en temps de crise

Le territoire de Pont l’Évêque n’a pas échappé à l’histoire agitée de la Normandie. Si le lac, sous sa forme actuelle, n’a pas existé avant le XXe siècle, la vallée de la Touques a néanmoins servi de refuge aux populations locales durant les passages des Anglais au Moyen Âge, puis plus tard durant la Seconde Guerre mondiale. Les récits de “cachettes” dans les marais, de barques utilisées de nuit pour fuir les patrouilles, prouvent que la géographie de ces lieux, aujourd’hui apaisés, a aussi abrité des résistances discrètes bien ancrées dans la mémoire collective (France 3 Régions).

Mythes et récits du quotidien : pêche, loisirs et petits miracles au bord du lac

L’épopée du brochet géant et l’imaginaire des pêcheurs

Le rapport des habitants au lac ne serait pas complet sans évoquer les histoires de pêche – véritable pilier des récits populaires du coin. Dès les années 1970, au moment de l’ouverture du réservoir au public, des pêcheurs racontaient déjà avoir croisé “le brochet centenaire”, un poisson fantasmé, souvent décrit comme “aussi large que la cuisse d’un homme” et qui, dit-on, aurait mangé plusieurs canards. Si personne n’en a jamais rapporté la preuve, l’histoire se transmet d’été en été, renforçant le folklore halieutique local.

  • En 1991, selon la Fédération de pêche du Calvados, un brochet de près de 14,8 kg aurait été pêché, un record encore cité par les amateurs.
  • Les joutes de pêche au “poisson-mystère”, sorte de compétition secrète entre habitués, font aussi partie des traditions transmises, avec tout un vocabulaire complice.

Petites histoires de sauvetages et miracles ordinaires

Chaque lac a ses drames et ses sauvetages mémorables. Les autochtones se remémorent volontiers l’hiver 1985, lorsqu’un jeune garçon de Saint-Julien-sur-Calonne, tombé à l’eau à cause de la glace, fut sauvé par un pêcheur nommé Louis Lebert et son chien. “Le lac l’a rendu, car il a bon cœur”, raconte encore un témoin de l’époque. On retrouve ces histoires dans la presse locale, comme Ouest-France.

Lac, chemin de mémoire et symboles partagés : du Moyen Âge à aujourd’hui

Légendes chrétiennes et processions sur l’eau

On retrouve également des récits mêlant sacré et paysages lacustres. Jusqu’au milieu du XXe siècle, les prêtres de Pont l’Évêque et de Saint-Hymer organisaient des processions jusqu’aux “sources bénites” du secteur, réputées guérir la fièvre. Lors de la sécheresse de 1976, une procession exceptionnelle eut lieu pour demander la pluie : durant plusieurs jours, les fidèles traversèrent à pied les anciens marais, porteurs de statues anciennes, priant pour que les eaux reviennent nourrir les terres.

“Le trésor du moulin noyé” : la chasse au mystère

De nombreux enfants du village ont entendu parler du “trésor du moulin noyé”, récit apparu après la submersion de plusieurs fermes pour la création du lac. La légende veut qu’une vieille famille aurait caché une cassette d’argent sous les pierres du moulin, juste avant l’arrivée des engins de terrassement en 1971. Si nul n’a jamais récupéré ce trésor, le mythe alimente les promenades de vacances et les chasses inventives au bord de l’eau.

Quand la mémoire populaire devient patrimoine vivant

Transmission intergénérationnelle et renouveau contemporain

Aujourd’hui encore, ces histoires continuent de vivre. Les écoles locales, par exemple, font régulièrement intervenir des anciens de la région pour raconter “le temps d’avant le lac” et perpétuer cette mémoire qui relie l’enfance locale à l’histoire du paysage (Calvados.fr).

  • Des associations, comme “Mémoire et Patrimoine du Pays d’Auge”, collectent et numérisent depuis 2010 les témoignages audio de résidents sur la création du lac ou l’évolution des fêtes locales.
  • Les sorties nature organisées par la Réserve Naturelle sensibilisent aussi à l’importance d’une “mémoire environnementale”, rappelant qu’un site n’est jamais figé dans une seule histoire.

Quelques repères pour aller plus loin

  • Nombre d’habitants du secteur : environ 4 600 (INSEE, 2021 – Pont l’Évêque + villages riverains)
  • Superficie du lac : 54 hectares (source : Office de Tourisme du Pays d’Auge)
  • Premier événement festif autour du lac : “Fête de l’eau” dès 1973, encore perpétuée aujourd’hui avec animations et témoignages d’anciens

Perspectives : débats contemporains et inventivité populaire

La mémoire collective autour du Lac de Pont l’Évêque ne cesse de se renouveler, à mesure que de nouveaux récits s’y greffent : apparition de sports nautiques, concerts flottants, gestation de nouveaux contes imaginés par les enfants du pays. Face à un paysage qui évolue, la parole populaire, elle, demeure le fil conducteur. Elle offre sans cesse de nouveaux ponts entre passé et présent – rappelant que, derrière chaque rive, la Normandie cache davantage que ce qu’elle montre.

Pour aller plus loin, n’hésitez pas à vous rapprocher de l’office de tourisme de Pont l’Évêque, de la médiathèque locale ou à consulter des archives en ligne comme Normannia. Chaque rencontre, chaque balade, est l’occasion d’entendre d’autres fragments de cette mémoire vivante qui continue de façonner le lac.

Sources : SAGE Touques, Archives Départementales du Calvados, Ouest-France, France 3 Régions, INSEE, Office de tourisme Pays d’Auge, Calvados.fr, témoignages recueillis par Mémoire et Patrimoine du Pays d’Auge.

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